Tu es l’avenir de Galina Rymbu

Tu es l’avenir, paru à l’automne 2023 aux éditions Vanloo, est un recueil qui rassemble des textes de l’autrice russe Galina Rymbu, traduits par la poétesse Marina Skalova qui signe d’ailleurs la préface de ce livre remarquable, d’une grande puissance poétique et politique. Transpercée par la force de la poésie de Galina Rymbu, Marina Skalova a décidé de la traduire dans « un geste d’une nécessité telle qu’il a pulvérisé tout le reste ». Si elle assume qu’[un] « texte traduit devienne autre », Marina Skalova construit un pont qui permet au lectorat francophone de découvrir une voix majeure de la nouvelle génération de la poésie russe.
Née en 1990 à Omsk, Galina Rymbu écrit une poésie militante, éminemment politique qui raconte une société bâtie sur les ruines de l’URSS. Originaire d’Ukraine, la famille de Galina Rymbu a été déportée en Sibérie à l’époque stalinienne. C’est ainsi que Galina a grandi dans une région isolée, marquée par l’industrie soviétique avant de s’installer en Ukraine en 2018. Déchirée par la guerre fratricide lancée par Vladimir Poutine en février 2022, elle écrit Traces, un texte poignant qui ouvre le recueil.


nuit où les missiles volent.
nuit où les vivants hurlent.
des photos qui ne disent rien,
pas même à peu près.

*
plus jamais tu ne diras « l’orgasme –
c’est une explosion »

Loin des images qui tournaient alors en boucle sur les chaînes d’infos en continu, les mots de Galina Rymbu renvoient des images pleines d’intensité car ils proviennent du ventre d’un je qui a vécu les nuits de bombardements sous terre, à l’abri d’une station de métro. C’est un je qui s’additionne avec les autres je, se fond dans un nous qui relie toutes les victimes des guerres. Ces mots disent comment la guerre transforme les gens, comment elle déchire ce qu’on croit tenir pour certitude.

mon fils a comme cessé d’être un enfant.
maintenant il veut tuer
les soldats russes –
pour rire et pas pour rire,
pour de faux et pour de vrai.
*
ma langue n’est clairement plus « ma langue ».
défigurée, occupée.

C’est l’horreur d’une guerre entre deux peuples, une guerre entre deux langues qui pourtant se mêlent, relient et tissent plus de passerelles qu’elles ne creusent de fossés. Si la langue peut décider de modifier à jamais le cours de la vie de millions d’individus, elle apparaît comme un refuge illusoire lorsque les explosions font rage :

les lettres deviendront-elles des abris ? tout juste
creusé au dehors, un texte peut-il
garder en vie ? non,

non.

La langue devient « l’alangue » comme l’absence de ce qui fait langue : avec la guerre et l’impossible dialogue, la communication et la tentative de comprendre l’autre est rompue. Pourtant, dans un régime comme celui de la Russie d’aujourd’hui où le pouvoir, la répression et la propagande laissent entrevoir peu d’évolutions possibles, Galina Rymbu sait que la langue est une arme, la possibilité de faire advenir quelque chose de nouveau, un futur désirable. La poétesse qui se saisit des mots depuis les années 2010 n’évoque pas seulement la guerre en Ukraine. Ses textes abordent sans concession les difficultés de la société russe post-soviétique qui voit l’accroissement de la misère des uns et de la richesse des autres. Dans Perspective cosmique et Sélection de classe, elle raconte son père qui dort par terre, son ex, les vacances avec les copines, les cheminées d’usines qui râlent, la désindustrialisation, le magasin Orbite où on sent l’odeur de la viande et des légumes pourris, le feu près des centrales nucléaires, les trains, toutes les illusions d’une puissance qui aura seulement servi les intérêts de quelques-uns :

dans notre ville aucune perspective ne mène nulle part.

La thématique féministe occupe également une place importante dans ce livre. Avec fulgurance Galina Rymbu raconte la place du corps féminin au sein des rapports sociaux.

détroussage, humiliation,
les hommes et les femmes
ne peuvent être égaux.

Sur ce thème-là, le poème intitulé Mon vagin apparaît comme une déflagration, un véritable manifeste.

un fils sortit de mon vagin

(…)

Ensuite mon vagin fut recousu,
il changea de forme. Il devint serré et crispé,
un vagin-prison, un vagin-plaie.

*
je voulais découvrir le sexe.
A l’époque, je ne savais pas encore que c’est bien plus
que la pénétration

*
Je vivais dans un monde de littérature scolaire, où tout est vu
à travers un prisme masculin uniquement

*
A l’époque, je ne savais pas encore que mon vagin était l’affaire
de tout le monde :
du gouvernement, des parents, des gynécologues, des inconnus
dans la rue,
des petits popes orthodoxes, qui cachent les persécutions sous leurs robes,
tachées du sang des femmes,
des employeurs, des flics, des militaires, des petits nazis, des services
d’immigration, des banques, des détracteurs conservateurs du « mode de vie contre-nature », des acteurs culturels patriotiques, défoncés aux valeurs traditionnelles
et au cognac

*
Faire la révolution avec son vagin.
Agir pour la liberté avec son corps.

Je me dis, pourquoi pas, peut-être que vraiment le vagin fera tomber
ce gouvernement

(…)

Ma politique – c’est le corps, le quotidien, l’affect.

Galina Rymbu exprime la nécessité d’une poésie politique et accessible à toutes les strates de la société. Si les mots veulent avoir la force de renverser des montagnes, il est nécessaire qu’ils soient intelligibles par le plus grand nombre et non pas réservé à un petit groupe d’initiés.

la poésie acquiert une forme en éprouvant le dégoût de la forme

(…)

le travail de la poésie devient de plus en plus identifiable comme
labeur, comme mélange de
formes de labeur un réel sans supériorité.

Le dernier texte du recueil, Tu es l’avenir, est destiné notamment à son fils, être humain en devenir. Galina Rymbu exprime avec force l’idée de nos fragilités, de nos conditionnements, des nous avons toujours fait ainsi, de nos cécités collectives et place son espoir dans les générations qui viennent puisque la nôtre semble échouer.

tu es l’avenir.
tu es une fleur solide. et papa et moi –
deux fosses profondes à côté de toi
la nuit, dans le jardin.

Ce recueil et cette écriture puissante résonne fortement dans le contexte actuel. Nous pouvons être l’avenir. Nous avons seulement besoin d’inventer ensemble

un monde qui serait autre.

Tu es l'avenir, Galina Rymbu, éditions Vanloo

3 réponses à « Tu es l’avenir de Galina Rymbu »

  1. Merci Clément, bonne année 2025 remplie de succès.

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    1. Merci Christophe, bonne année également à toi avec plein de succès pour toi et ta collection Magma ! 🙂

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