Juin 2025. L’été commence à peine que le pays suffoque déjà. Canicules et nuits tropicales s’enchaînent, sans surprise quand certains nous diront encore qu’on ne pouvait pas le prévoir. Depuis des années, les scientifiques tirent la sonnette d’alarme et depuis des années, nous avons tendance à regarder ailleurs, nos responsables politiques en tête. Face à l’urgence climatique, rien ne se passe ou presque. Tout est fait à l’envers et l’on détricote le peu d’avancées au nom d’une prétendue « simplification » de normes qui seraient trop contraignantes. C’est dans ce contexte-là que j’ai lu Passer l’été d’Irène Gayraud, publié aux excellentes éditions de la Contre-allée. Dans ce recueil, Irène Gayraud raconte l’effroyable été 2022, où les seules pluies furent les pluies de cendres des forêts brûlées.
Et partout de grands feux. […]
Les pages se couvrent
de petits points noirs. […]
Si on n’époussette pas
au bout d’une heure
oh, même d’une petite heure
la tranche du livre s’est chargée de cendres.
Irène Gayraud raconte l’enfer de la canicule perpétuelle. Elle raconte les faits d’une écriture limpide, précise. Ses mots sont conscientisés puisqu’elle s’intéresse aux conséquences dramatiques des activités humaines sur l’environnement. Elle parle de toute l’étendue de la catastrophe, y comprit pour les plantes et les animaux car trop souvent, on se place seulement du point de vue de l’humain lorsqu’on évoque ce genre d’événements.
De tout être que l’on voit
arbre
ruisseau
roitelet
on se demande
s’il passera l’été.
Si ce n’était que nous
mais ça brûle aussi le chien
et tout le reste.
Ils nous regardent sans comprendre
d’un œil qui semble dire :
vous qui nous donnez tout
nourriture
caresses
eau
pourquoi ne pouvez-vous pas
arrêter ça ?
Ils ignorent que c’est nous qui l’avons causé
ça.
En effet, il est aujourd’hui impossible de nier la responsabilité de notre espèce dans le désastre qui s’annonce. La planète se réchauffe vite. Trop vite pour nous permettre une adaptation douce. Depuis 1947, au 24 juin 2025, Météo-France a recensé 50 vagues de chaleur dont la moitié depuis 2003, traduisant une accélération soudaine. Encore une fois, les inégalités sont flagrantes entre les personnes qui ont les moyens d’éviter de ressentir les effets de la canicule dans leur chair et les autres, la grande majorité des humains ainsi que tout le reste du vivant qui ne fait que subir et n’aura bientôt plus d’option à disposition pour s’en sortir. Les bourgeois s’en tireront toujours, c’est du moins ce qu’ils pensent. Car lorsque la planète sera inhabitable, et que rien ne poussera plus, ni les piscines, ni la climatisation ne permettront de ramener tout ce que nous aurons perdu.
Nous
ce que nous perdrons
c’est le monde lui-même.
Il est tellement plus facile
de faire semblant de ne pas entendre
Là-bas
dans les résidences secondaires
sur les hauteurs
ils pompent 20000 litres par jour
pour leur gazon et pour les jacuzzis.
Ils viennent cinq semaines en été.
Ils paient cinq fois l’amende.
Pour eux
c’est une goutte d’eau.
Pendant ce temps,
Le village est saturé de silence. […]
Un silence de sécheresse.
On halète on a des faces
de poissons échoués
sur les linoléums qui réverbèrent.
On cuit très lentement
à l’étouffée.
La nuit on mouille le sol
on s’y couche nus
bras en croix.
Nous ne parlons plus que du temps qu’il fait.
Oui, la chaleur extrême rend fou, obsède. Elle ne laisse pas une minute de répit. Le corps est moite, ventile en permanence, le sommeil manque. Et puis l’angoisse, les questions qui se posent nécessairement. Que vivront nos enfants lorsqu’ils auront notre âge ? Pourrons-nous les regarder dans les yeux lorsqu’ils nous demanderont pourquoi rien n’a été fait pour leur garantir un avenir vivable ? Car c’est bien de ça qu’il s’agit. Notre responsabilité envers les générations à venir et la première, celle de nos enfants que nous aimons et chérissons, cette responsabilité là devraient nous pousser à agir drastiquement dès aujourd’hui.
Dites, devons-nous
éveiller nos petits
à ce que l’on appelle communément
la beauté du monde ?
Plus aucun lambeau d’eau
sur les pierres.
Les gosses nous demandent
Où sont allés les poissons les écrevisses
on ne sait pas quoi leur répondre.
Passer l’été est un livre essentiel, un livre qui fait mal au ventre et nous incite à agir sans plus tarder, avant le point de rupture. Il nous reste encore des forêts, des arbres immenses, des espèces animales qui résistent malgré tout, de l’eau, l’automne à venir, l’attention à ce qui est ténu, qui disparait lentement, des petits matins calmes bercés de douceur et d’amour de la vie,
les humains qui plantent
et ceux qui prennent soin
les rares
humains aux gestes lents.
Mais il faut faire vite :
Ce qu’il ne reste plus : le temps.

Laisser un commentaire