Il y a quelques mois, j’ai été très touchée d’être contacté par la poétesse Hélène Miguet qui souhaitait que j’écrive la préface de son prochain recueil. Gargouille est sorti au début de l’été aux éditions Sous le Sceau du Tabellion. Un livre à lire. Je vous livre ici la préface que j’ai écrite qui devrait aiguiser votre curiosité.
Gargouille.
Ici, l’observation de l’humain dans son habitat le plus complexe, la ville. C’est à travers les yeux de pierre et la bouche ouverte, grimaçante d’une gargouille qu’Hélène Miguet nous propose de prendre de la hauteur et de regarder notre monde en profonde mutation.
Gargouille.
Le nom évoque chimères, démons ou monstres de l’ancien monde. C’est avant tout une gueule qui pousse le long des églises comme des épines plantées dans son corps. Des épines effrayantes censées repousser le Mal. Des épines gardiennes du temple.
J’habite au flanc des cathédrales
Aujourd’hui, les cathédrales apparaissent principalement sur les cartes postales, dans les stories Instagram, monuments historiques de plus au compteur, petite croix cochée sur une To-d’où list d’endroits à faire avant qu’il ne soit trop tard. Les gargouilles sont toujours là, mais on ne les remarque plus guère.
Je ne sers guère
Dit la gargouille, qui reste là, monstrueuse gueule ouverte sur les couperets qui jalonnent chacune des minutes mélangées de nos existences. C’est peut-être ce qui rapproche la gargouille du poète. Les deux ont la gueule ouverte, les deux crachent. De l’eau, des mots.
C’est que les mots sont monstres on n’a rien inventé de plus salaud
Les deux crachent le trop plein de vie, les remous de l’existence, à voix haute. Il n’est pas question de chuchotement ici, mais de frottements, de cris. La vie c’est dense, la vie c’est dur comme la pierre et la regarder en face c’est déjà faire un pas de côté pour ne pas prendre le mur en pleine face. De toute façon, la fin est connue d’avance alors
il est bon de rêver moins dense
savoir
être moignon de pierre au flanc de l’existence
Gargouille et poésie seraient donc des issues de secours. Issue de secours pour éviter aux eaux stagnantes de fragiliser des édifices, preuve tangible du génie humain. Issue de secours pour éviter au déluge des pensées négatives de prendre le dessus, de faire vaciller l’esprit sur son trône.
c’est que le monde des hommes n’est pas tendre
ce monde où être pierre permet de passer l’hiver
Nichée entre terre et ciel, la gargouille balaie de son regard piquant et acéré la skyline de nos villes, de l’extrême centre aux plus ou moins marges. De là-haut, la gargouille voit tout, même celles et ceux que nous avons appris à ne plus voir : c’est l’homme en rade assis sur son carton devenu lui-même décor de carton-pâte, c’est la foule au nez de la pharmacie, c’est le kebab d’en bas, c’est la prostituée du coin de la rue, c’est une peugeot 206, c’est Cassandre en dreadlocks avec ses cris de prophète cloués derrière les dents, c’est des femmes aux allures de grandes enjambées, c’est celle qui marche ne découpant les airs, c’est toutes les femmes un peu sorcières.
Les sorcières ont toujours été rocks
Rock is dead long live Rock
Niché.es entre injonctions dures comme la pierre et dissonances cognitives récurrentes, certain.es ne cessent d’observer, d’observer, d’observer et un jour ou l’autre ça finit par déborder, comme la bouche de la gargouille après l’orage. La poésie naît de cette observation de la vie, de la réalité et Hélène Miguet ne dit pas autre chose.
ce qu’il y a de bien avec la poésie c’est qu’on peut dire
comme on veut pas juste dire avec la politesse de la
pluie et du beau temps mais nommer avec les crocs
ou un bouquet de plantes carnivores derrière les dents
En ce sens, la gargouille est poète, le poète gargouille. D’abord le regard, l’observation. Ensuite la maturation, puis le flux. La poésie naît de cette rencontre entre le regard et les mots. Car on ne peut dire sans avoir vu. Il faut dire pour tous ces gens qui n’ont jamais leur place dans un poème. Il faut dire, même si les mots sont sales, même si la vie est crue, même quand la vie c’est 2/10 dans l’Équipe. Surtout quand.
On a des rêves d’aurores boréales derrière
les dents
puis on traverse nos vies de carton-pâte
il ne nous reste que le désir
de pousser les murs jusqu’à la lune
Dans Gargouille, Hélène Miguet s’interroge. Comment regarder ? En prenant de la hauteur ? En face ? Avec la volonté de saisir ou seulement celle de se laisser atteindre ? D’en haut, la gargouille a une vision assez globale des moindres faits et gestes, plus efficace qu’un paparazzi, qu’une caméra de vidéosurveillance. En bas mais avec la tête un peu penchée, que peut voir le poète ? Que peut nous dire la poésie de des fissures, des brisures ?
black out
si on savait concéder sa victoire à la pénombre
abdiquer nos états de veille si on savait couvre-feu au
cœur et persienne au regard si on savait on serait un
peu plus hommes avec du repos dedans
mais la nuit à ses maginaux
ses insomniaques ses putes et deliveroo
ceux-là ne comprennent pas on essaie pourtant
à coups de cachetons de triques ou de smic
L’écriture d’Hélène Miguet est lucide. Dans Gargouille, elle alterne sur chacune des double-pages un poème dense comme la pierre, compact comme la vie, brûlant comme le regard qu’elle porte sur le monde et un poème-jet-d’eau, plus léger, moelleux. Une possibilité de dire et de vivre
dans un courant d’air.
Clément BOLLENOT

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