La lecture de Treize âges de la vie d’une femme laisse une trace, tout comme la vie laisse des traces à l’héroïne de ce récit-poème d’une centaine de pages signé Marie Rouzin, publié au Castor Astral.
Dans Treize âges de la vie d’une femme, on suit le chemin de vie d’une femme à travers des souvenirs qui sont aussi des moments clefs de son existence. Les treize premiers chapitres correspondent aux treize âges mentionnés par l’autrice dans le titre de son histoire. Le quatorzième et dernier chapitre est une sorte de conclusion, de libération de la parole pour qu’enfin les femmes puissent avoir la paix.
Peu importe ton âge désormais,
Tu le racontes et ça pourrait avoir lieu à n’importe quel âge
de la vie
Le récit commence pendant l’enfance. Une enfance insouciante, inconsciente de la complexité du monde des adultes.
Tu as six ans, peut-être sept,
Tu traverses un pays, seule, à vélo
Un pays, ton pays, ta vallée.
(…)
Libre, heureuse de cette solitude possible
Entre le jardin et la maison
(…)
Le fromage de chèvre
Avec la cive, sur le pain,
Une poignée de framboise,
Ça suffit, non ? pour vivre
L’enfance est un refuge, mais l’enfant n’a qu’un désir : grandir, s’affranchir de l’unique horizon familial et prendre son envol, découvrir l’autre. Ce récit traverse la vie de cette femme, la vie d’une femme ordinaire, la vie ordinaire des femmes, malheureusement trop souvent encore aujourd’hui confrontées à la violence. Ce qui marque tout au long du texte, c’est la récurrence des violences sexuelles qui apparaît comme la thématique centrale du livre. Elle a neuf ans, peut-être dix et elle ouvre les yeux,
À ce monde où un homme jeune s’intéresse
À une petite fille dans un jardin à la lisière du village,
Un monde où l’enfance attire plus qu’il ne faut,
Un monde où les pensées d’un autre provoquent parfois
un malaise,
Un monde où seul ton vélo te permet de fuir,
Et de garder l’équilibre
Sauvée par son vélo, qui sera de toute sa vie, son meilleur allié. Quelques pages plus loin, elle a onze ans, peut-être douze et dans un bus bondé de touristes dans la capitale italienne,
Un homme de cinquante ans, bedonnant avec un sourire
louche
Et une couronne de métal sur l’incisive droite,
se frotte contre toi
Sauvée par sa mère, qui ne sera pas toujours là pour elle. Elle découvre ensuite l’adolescence, les premiers émois, les whiskies-Coca, le bowling, la littérature, elle observe les gens avec ses copines en fumant des cigarettes, elle se sent un peu étrange aussi, en construction.
Tu as dix-huit ans
Tu jettes ton enfance par-dessus ton épaule
Tu t’en vas vers la ville avec,
Ta peur, ton rire, ton sac
Ce sera le premier d’une longue suite de déménagements, d’arrachements et de bouleversements géographiques. Une fuite pour oublier l’impensable, la violence la plus intime qui se produit au petit matin d’une nuit où elle s’était endormie, oubliant de fermer sa porte à clef. Elle a vingt et un an. Il est quatre heures trente six,
Tu tentes de crier, tu dis non, non, NON
Il dit
Si, et toi ne me regarde pas
Il est quatre heures trente six du matin et cette heure là et ces pensées là resteront gravées pour toujours, tourneront en boucle, il n’y aura que la fuite et la réaction sidérante du policier chargé de l’enquête,
Qu’est ce que vous cherchiez en ne fermant pas votre porte à clef ?
Ensuite, elle poursuit sa vie, s’indigne contre le monde qui ne tourne pas rond mais que faire, que faire à part poursuivre, d’appartement en appartement, de poste en poste, de RER en RER jusqu’au jour où elle devient maman, à la recherche d’un nouvel équilibre, n’ayant plus le temps de rien.
Tu prends des médicaments pour oublier et de l’alcool
pour dormir
Un peu, et mieux passer la nuit, mieux passer la vie
Le récit de Marie Rouzin a presque la forme d’une épopée. Il est fulgurant, puissant et vient nous rappeler que les lignes ne bougent que trop lentement. Treize âges de la vie d’une femme fait partie de ces livres qu’on referme avec un grand trou dans le ventre et cette impression désagréable que les pires choses ne finiront jamais.
Personne ne peut dire si ce qu’elles racontent est vrai.
Peu importe, elles le racontent
Et nous les écoutons
Oui. Nous devons les écouter.

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