La couverture est rose bonbon et l’extrait donne le ton.
La bouche fardée de gloss je suis venue brûler la ville
Comme Keny Arkana, Stéphanie Vovor vient de l’incendie parce qu’elle a la rage. Frénésies, publié récemment au Castor Astral dans la collection Poche / Poésie, est un brasier qui se nourrit de toutes les blessures, des orages, des soleils et des contradictions qui traversent l’existence.
J’ai trop de haine en moi j’ai trop de haine en moi j’ai trop de haine en moi des traces de fêlures de vénéneuses blessures les poignets élimés aussi de drôles de plaies
Chacune des pages est une déflagration, chacun des textes nous assène l’intensité de la vie, ses convulsions, ses déchirures, ses explosions. Son absurdité aussi. L’écriture de Stéphanie Vovor est tranchante, politisée, profondément ancrée dans les préoccupations de cette jeunesse à laquelle on ne prête pas attention, sauf lorsqu’elle sort des cases qui lui sont assignées. Frénésies, c’est le livre de celles (et ceux aussi un peu) qu’on n’entend jamais, c’est le livre de celles (et ceux aussi un peu) à qui les dominants ne donnent pas la parole. Stéphanie Vovor n’attend pas qu’on lui donne la parole. Elle la prend, avec ses tripes.
On écrit avec ses entrailles, pas avec un stylo.
Cette phrase trouve écho tout au long du livre divisé en 16 textes. 16 textes qui explorent autant de lieux où l’autrice déniche la poésie qui s’immisce dans les moindres recoins de l’existence, du centre d’appel à Candy Crush, en passant par Jessica des Marseillais, jusqu’au bord de la Marne.
C’est plus agréable si vous prenez soin de vous.
Pour vos collègues.
Pour vos clients qui le ressentent.
Une femme avec des ongles vernis, ça s’entend au téléphone.
(…)
Vous devez sourire parce que ça s’entend au téléphone.
Mettez du vernis sur vos cris.
La poésie de Stéphanie Vovor n’a pas besoin de gloss pour briller. Elle retrousse ses manches et règle ses comptes avec les injustices inhérentes au patriarcat. Son texte « À mes sœurs » est un manifeste à lui seul :
C’est pour les filles dont le trait d’eye-liner est mieux tracé que l’avenir
(…)
Celles chez qui la peur a tout inondé au point qu’elles ne se sentent plus capables de penser, encore moins d’écrire
(…)
Celles qui matent des films d’épouvante chaque soir pour tenter d’oublier que le plus souvent l’horreur est à l’intérieur de la maison
Son écriture ne se cache pas, elle ne triche ni avec elle-même, ni avec le monde qu’elle décrit tel qu’il est.
J’veux me noyer dans un scrolling géant,
Netflixer, sniffer du dissolvant
BFM, Hanouna, télé-réal en boucle
Pornhub en arrière-plan, l’État crache
dans ma bouche
Frénésies raconte ce qui ne se dit pas, Frénésies raconte ce qu’on fait mine de ne pas voir, Frénésies raconte ce cœur qui cogne et se débat dans des existences qu’on voudrait étouffer.
pas désolée de vivre
je ne m’excuse pas d’écrire
Stéphanie Vovor aurait tort de s’excuser. Son écriture bouillonnante remue le ventre, touche au plus profond, laisse des traces. Un coup de cœur et de poing à lire et à relire.

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