L’horizon par hasard d’Anne-Martine Parent publié dans la collection poésie des éditions La Peuplade est le livre des vertiges de la vie d’une femme de l’enfance jusqu’à sa mort.
Le livre s’ouvre sur deux citations dont la première est « On n’est pas là pour disparaître » d’Olivia Rosenthal. Celle-ci trouve un écho rapide dans la première des cinq parties qui composent ce recueil, Verticales. Tout commence évidemment par le début. Dans l’existence il s’agit de l’enfance où l’on vit pleinement les expériences, les paysages, les jeux, les rires qui s’offrent à nous. C’est un espace de temps très éphémère, que l’on trouve finalement incomplet avec le regard et les représentations de l’adulte :
Infatigables, debout plantées, pluie et soleil mêlés, on ne touche jamais le fond de l’enfance.
C’est un espace de temps où rien n’est grave pourtant, où l’on se relève facilement des chutes et des égratignures :
les corps se défont et se recomposent
on recoud vite nos peaux de feuilles mortes
On n’a peur de rien sauf de ce qu’on invente la nuit.
Si cette première partie ressemble à un espace de liberté et d’insouciance, ce n’est qu’en apparence. L’enfance est fragile, sera bientôt trahie. Le constat est fait des les premières pages du livre. Elle disparaitra emportant avec elle tout ce qui fait la puissance et la vulnérabilité de cette étape essentielle de la vie, souvent oubliée à l’âge où l’on fait son entrée dans le « vrai » monde.
on nous trahira bientôt
nos pieds et nos mains s’effritent
feuilles mortes
cheveux cassés
rien de spectaculaire
les sentiers patiemment tracés
les châteaux et les villes
s’effacent
scintillement de lumière
un léger bruit d’ailes repliées
commencent les disparitions
On disparaît donc. L’enfance évaporée, on s’attaque à la suite. Dans le recueil, on traverse des Villes de sable, changement de décor. On grandit, on prend de l’âge, le corps fatigue. Il se transforme et l’on ne s’émerveille plus de rien. Ce n’est plus comme au début où tout était spontané, sans arrière-pensées :
Il n’y a plus de joie sans trahison, les rires tous un peu cassés. (…). On ne s’étonne plus de nos métamorphoses. On laisse derrière nous nos peaux usées, oubliée notre première mue, l’histoire de nos douleurs. Un monde de silhouettes et de fantômes.
Désormais, la vie est une lutte quotidienne, une survie qui fait mal, qu’on ne peut imaginer à l’aube de l’existence :
Nous n’avions pas prévu l’orage et ses écorchements. Nous étions verticales claires et verts frémissements.
Les années passent, mais on reste debout malgré tout. C’est sans espoir on le sait, même si le corps et l’esprit parfois se révoltent, se donnent l’illusion que les choses peuvent encore être. On retrouve des forces pour faire face, au moins temporairement. C’est Réveiller l’animal enseveli ou vouloir des jours sans entraves, une robe neuve.
Mais inévitablement, on retombe dans un mouvement qui ne peut être arrêté. Les corps se disloquent, se séparent, se brisent, ne peuvent plus être réparés. Autour de nous, l’espace se brouille, les corps deviennent silhouettes et fantômes. Pour échapper à l’inéluctable, le corps éprouve l’envie pressante de sa réfugier dans une chambre, une chambre d’enfant, celle où tout à commencé. Un moyen de retrouver des sensations familières et d’oublier tout le reste.
Dans les deux dernières parties du recueil, Avant de disparaître et Effacements, l’autrice évoque la disparition à venir et la fin de nos rêves épaves avec un « Je » de plus en plus présent.
cette forêt morte
incendiée
n’est plus possible
tout ce silence à traverser
jambes lourdes
mes ailes noircies autrefois si douces
autrefois légères
quel corps désormais habiter
Tout s’efface, de la voix au corps, de la présence au mouvement. Les souvenirs se diluent et résonnent en écho à la seconde citation qui débutait le livre, celle d’Annie Ernaux : « Toutes les images disparaîtront ».
L’horizon par hasard est un recueil à lire. L’écriture ciselée d’Anne-Martine Parent est très puissante et l’alternance entre poèmes sans ponctuation et proses poétiques ponctuées fonctionne à merveille. Coup de cœur.

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